Et moi qu’aurai-je fait ?

Les médecins que nous sommes ne peuvent rester indifférents à la lecture du remarquable roman historique dans lequel Joseph KESSEL relate l’incroyable histoire de Félix KERSTEN, le médecin d’Henrich HIMMLER le chef des SS et de la Guestapo sous le III ème Reich. Nul doute que, comme moi, au fil des lignes vous vous poserez cette question : et moi qu’aurai-je fait ?
Nous nous sommes tous engagés le jour où nous avons prêté le Serment d’Hippocrate à soigner toute personne malade, quel que soit son rang et sa condition. Pourtant lorsque la réputation de bourreau précède « votre » malade, mettre toute votre compétence à sa disposition ne doit pas être chose facile. Votre conscience doit forcément ferrailler avec votre éthique médicale. Et pourtant ! Et pourtant si nous avons appris à soulager avec nos mains il est très difficile de refuser d’essayer au moins d’intervenir pour que cède la douleur. Notre combat quotidien est de la faire diminuer à défaut de la faire disparaitre. Cette bienveillance, cette empathie qui est le fondement de notre engagement est aussi indispensable à notre efficacité que les techniques apprises. Alors lorsque l’on vous demande de soigner le bourreau le plus fidèle d’Hitler que devient cette empathie ?

Le pouvoir du médecin …

Au fil des pages Kessel nous fait découvrir tous les questionnements qui ont fait le quotidien de Félix KESTEN pendant les 6 années où il a été appelé au chevet d’HIMMLER. Cela nous montre combien il n’y a pas de réponse toute faite à ces questions et combien il est impossible de juger un homme tant que l’on ne s’est pas trouvé dans sa situation. L’ouvrage dépasse même le questionnement du médecin puisqu’il fait apparaitre parfois la question de l’obéissance du bourreau à son maître. Entrer dans la vie des gens par notre capacité à les soulager n’est pas neutre. Il faut en avoir conscience en permanence pour le bien que l’on peut apporter et les dangers possibles qui naissent de cette relation « déséquilibrée ». Le serment qui cèle notre éthique médicale inclus ces notions depuis toujours. C’est dire si ce « pouvoir » est sensible et mérite d’être utilisé dans un cadre moral irréprochable.

Un homme de courage

Face a tout ce dilemme KERSTEN a montré beaucoup de courage. Il a eu le courage de faire valoir son engagement de médecin à soulager jusqu’au pire des criminels puisqu’il en avait la capacité. Il a eu surtout le courage de risquer sa vie en permanence pour mener sa double mission de soulager Himmler d’une part et d’ obtenir de lui en « honoraires » des milliers voir des millions de vies sauvées ! Bien sur comme souvent dans la vie il est des points de non retour. Kersten a vite compris que son engagement auprès du Reich Fuhrer en faisait partie. Il est facile aujourd’hui de juger d’une époque où rien n’était blanc ou noir mais tout en nuances de gris. Le double jeu était monnaie courante, personne ne sachant vraiment dans quelle direction les choses allaient tourner. L’instinct de survie commandait la prudence la plus absolue. Seuls les fanatiques n’avaient pas de doutes. Bien que le livre nous montre que les « fanatiques intelligents » se questionnaient aussi. Alors bien entendu, aujourd’hui, avec notre recul, il ne fait aucun doute que Félix Kersten est un Juste. C’est à ce titre que La France en a fait un Chevalier de la Légion d’Honneur à sa mort en 1960. Mais c’est oublier un peu vite les difficultés qu’il a rencontré à la libération. Himmler s’était suicidé, emportant avec lui les secrets qui le liaient à Kersten. Il a manqué d’être jugé et condamné lui aussi pour crime contre l’humanité au lendemain de la libération. Il lui a fallu huit longues années de justifications pour obtenir la nationalité suédoise qui lui avait été promise et recouvrer son titre de médecin pour exercer dans ce pays. Il a pourtant joué un rôle crucial tout au long de la guerre pour arracher au griffes de la Guestapo des innocents condamnés à mort. Son intervention auprès d’Himmler a certainement sauvé de la déportation en Pologne la majeure partie du peuple Hollandais. Enfin en Avril 1945, en plein chaos, il a permit que soit signé par Himmler le « pacte pour l’humanité » dans lequel le Reich Fuhrer s’engageait à épargner la vie des derniers occupants des camps de concentration pourtant promis à une mort certaine par les ordres d’Hitler à quelques jours de son suicide. L’histoire a retenu le nom du Compte Bernadotte et de la Suède dans cette histoire. L’artisan, sur le terrain de cette vaste opération de sauvetage à grande échelle était un petit médecin Finnois du nom de Félix KERSTEN.

Un nouvel éclairage sur Hitler

Enfin il est un passage du livre qui jette un éclairage nouveau sur la personnalité d’Hitler lui même que nous ne pouvons passer sous silence en tant que médecin. Sans le dire ouvertement, ce qui était totalement impossible dix ans après la fin de l’horreur de la guerre, il pose la question de la folie d’Hitler et de sa responsabilité dans les ordres aberrants qu’il imposait à ses généraux. La neurosyphilis dont était atteint Hitler n’est certainement pas pour rien dans la folie meurtrière qui rongeait son cerveau. Nous ne pouvons que constater l’ ironie de l’histoire qui veut que la pénicilline G, capable de le soigner et peut être de guérir une partie de sa folie, n’ait été synthétisée avec succès que pendant cette 2ème guerre mondiale. Après la découverte fortuite de Fleming en 1929, elle n’a été purifiée avec succès qu’en 1939. Les premiers essais cliniques ont eu lieu sur des blessés britanniques en 1943. Cette découverte a valu à Fleming, Chain et Florey le prix Nobel de Médecine en … 1945 !

Un livre important pour l’ostéopathie médicale

Il faut lire ce livre quand on fait de l’ostéopathie médicale. Il nous éclaire sur le rôle parfois essentiel que l’on peut jouer en faisant simplement notre travail du mieux possible. Les conséquences dépassent bien souvent le simple soulagement immédiat que l’on induit. Et puis soulager les maux de notre prochain n’est-il pas le moyen le plus sur de lui rendre son … humanité ? Lisez ce livre et demandez vous : qu’aurai-je fait si mes mains avaient pu soulager Himmler ?
Notre ami Dominique BONNEAU l’a lu avec la même passion que moi. Il s’est intéressé de près aux techniques employées par KERSTEN. C’est la raison pour laquelle il nous propose de venir nous livrer le fruit de ses recherches au cours de séminaires de perfectionnement de l’AMOPY. Si vous êtes intéressés, n’hésitez pas à venir jeter un coup d’oeil à notre calendrier des événements AMOPY.
Dr François Dasque Secrétaire de l’AMOPY